Mon retour ? Quel retour ? Aurais-je pu imaginer plus triomphal retour au pays que : frappé d’amnésie, dans un brancard, dans l’ambulance suivie du cortège d’amis et famille, (c’est ce qu’ils prétendent), et c’est pas tout…
Quinze ans d’exil professionnel, fait de richesses humaines, de rencontres d’autres cultures, découverte des autres, de soi, du monde. Je croyais avoir fait le tour de ma quête existentielle, avoir tout vu, tout entendu !
Je rentrai donc chez moi, la quarantaine à peine entamée, des souvenirs et de quoi animer les discussions pendant des mois voire des années, des photos par milliers, en digne élève d’Antoine. Bref, le retour de l’enfant prodigue…
Affectation en métropole, formalités diverses et me voilà dans l’avion. Un vol de flamants roses me met l’eau à la bouche, « Bouches du Rhône » me voilà. Puis un saut en T G V jusqu’à Avignon, où je dois voir un éditeur, il faut bien vivre ! Et puis une voiture de location, je tenais tellement à « faire la route d’Arles », idée stupide, ou trait de destin, allez savoir…
La nuit commençait à tomber : coucher de soleil hollywoodien anesthésiant. la fatigue de douze heures de voyage aidant, je ne vis pas arriver la lueur aveuglante ni n’entendis quoi que ce soit d’ailleurs, black-out.
A l’hôpital, après mon réveil on m’a dit… on m’en a tellement dit. Mais j’ai surtout retenu que c’était un miracle de sortir indemne d’un tel accident, surtout après avoir été heurté par un météorite projeté a plus de vingt mille km/heure, (ça c’est le journaliste de la radio locale qui le prétend !).
Mon réveil fut donc plus chaotique que douloureux, aussi lorsqu’une jolie blonde pleine de tendresse me caressa les cheveux, je vacillai.
Jusqu’à présent, depuis mon réveil, je trouvais tout ce qui ce passait d’une drôlerie infinie, mais lorsque cette femme, charmante au demeurant, m’appela Charles, tout bascula.
Le seul nom dont je me rappelle c’est Alex, Alexandre c’est moi ça s’invente pas, et tant pis pour ce que dit mon passeport ! Je vous assure que je suis sain d’esprit et que je me nomme A l e x a n d r e ! Le psy de garde me dit de me calmer, que ma mémoire va revenir avec le temps, la routine. Une autre chose est d’une certitude inébranlable, je dois me rendre rue du port…
Rue du port, les souvenirs se précisent, mais tout semble si surréaliste, un sentiment d’inconnu me pousse irrésistiblement vers : Je ne sais pas encore . Le cortège approche de ma première étape, j’ai décidé de loger Hôtel de la Gare, besoin de calme, d’isolement. Rue du port, bon sang ça figure même pas sur le plan. Des objets éparpillés sur la table de nuit, un passeport énigmatique, des rouleaux de pellicule photo et puis cet étrange caillou qui roule dans le creux de ma main, m’électrise, me tétanise.
Vision d’un lieu étrange, à la fois familier et inconnu, trois maisons traversées par un chemin carrossable, et ce sifflement incessant. Je me rapproche, les cigales se taisent, « vous détenez la clef », me dit l’homme qui semblait m’attendre. « N’oubliez pas, rue du Port, dans les catacombes, quand vous reviendrez ce sera votre tour de garder le secret. » Le météorite me brûle la main, cet objet venu du ciel qui traversa mon véhicule pour rappeler ma tâche céleste, hors du réel, me signale son impatience. Il s’agit en fait d’une balise temporelle, d’un marqueur sensé me rappeler qui je suis, la durée d’une mission. Tout ceci afin de ne pas gêner le déroulement normal des affaires du monde.
Je suis donc pour un temps conscient de mon état si particulier et de mes vies précédentes. C’est donc moi Alexandre Dumas, écrivain pour le commun, et pour le secret de ma caste, voyageur et protecteur . Un flot de souvenirs m’envahit, passé trop longtemps effacé, une vie de romancier aventurier et puis la rencontre avec les moines de Givors, la révélation.
Soudain tout se précipite, ma mission, je quitte l’hôtel, une idée en tête. Ce jour de 1834, je me rendis à « Bouc » non pas en villégiature, comme j’ai pu l’écrire, mais dans le but d’y déposer un précieux et dangereux trésor. Il s’agit du cristal-maître, appelé aussi pierre philosophale par le disciple Flamel presque cinq cent ans plus tôt, pour cacher ses réels pouvoirs. Ce cristal était donc ici, à Port de Bouc, depuis tout ce temps, clef du destin des hommes.
Si la ville a pour le moins changé depuis 1834, la géographie m’a permis de retrouver les lieux sans trop de mal. S’il avaient su tous, ce qui dormait dans leur sol ! Mais comment maîtriser ce qu’on ne connaît pas, un cristal capable de plier le temps et de projeter des cailloux dans le capot des voyageurs …
Sueur froide, je grelotte de fatigue dans mon lit, éreinté, épuisé par cette aventure extraordinaire et je contemple le coffre de bois à côté de mon sac de voyage pas encore vidé. Sur la table de nuit la pierre tombée du ciel, et un mot avec des instructions dont l’écriture m’est familière, je l’ai écrit, hier avant de m’endormir, mais je ne le sais pas. Ma mission est terminée.
Marc Alexandre Charles Membribe
© marc membribe 2005 ®